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Paris Brest Paris 2007: Le parcours de Sophie (Plaque n° 195)

( Contacter l'auteur )

logoC'était mon troisième PBP.
Après 1999, où je découvre la pratique du vélo longue distance avec mes amis du Cyclo-Club Vallée de Chevreuse (78h30), et 2003, où j'essaie de " faire un temps " (59h25), je décide d'aborder l'épreuve en cyclotouriste, pour plusieurs raisons.
D'abord, je me suis entraînée seule cette année, je roule diesel, j'ai complètement perdu l'aptitude à prendre des roues, à accélérer pour tenir dans un paquet. Je préfère aller à mon rythme.
Ensuite, je souhaite profiter pleinement de l'ambiance formidable du PBP: les spectateurs tout au long du chemin, la fête dans les villages, les rencontres avec des cyclos venus de 42 nations, avec les organisateurs qui se dévouent généreusement pour que nous puissions réussir notre pari. Autant de bonheur qu'il faut oublier, quand seul compte le chrono.
Enfin, je viens juste de me remettre d'une chute assez sévère, à laquelle mon vélo habituel n'a pas survécu; je pars donc encore endolorie, sur un vélo certes très bon, mais plus ancien et plus lourd.

Même si le parcours ne change guère, aucun PBP n'est semblable à l'autre. Celui-ci nous a surpris par une difficulté extraordinaire. Pluie et vent s'acharnèrent sur les randonneurs de jour comme de nuit, contraignant plus de 1500 d'entre eux à l'abandon (sur environ 5000 inscrits). Un chiffre étonnant, quand on sait que les participants, en général, sont des durs à cuire.

Je prends le départ des 80 heures, lundi à 20h30. La première nuit est encore clémente; mais le vent du nord me cueille à l'aube, dans la Mayenne, alors que je sens monter en moi la fatigue du petit matin. Je m'abrite dans un groupe d'Italiens un peu trop rapides, ce surcroît d'effort provoque une véritable fringale qui me précipite dans une épicerie, cinq kilomètres seulement avant le contrôle de Fougères (km 310).
Voilà qui n'est pas sérieux, je me rends bien compte que je ne suis pas au mieux de ma forme. Cette impression pénible s'accentue encore sur la route de Tinténiac. La pluie s'est installée, je suis trempée, les jambes sont lourdes, la moyenne désespérante. Je n'ai plus aucun plaisir à pédaler. Et dire qu'il reste plus de 800 kilomètres devant moi!

Alors commençe le combat le plus dur que j'aie livré sur ce PBP. Non pas contre la pluie, le vent et le froid, ni contre le sommeil, ni contre la menace d'être hors délai, ni même contre la douleur physique, non, le plus dur fut de lutter contre ma propre envie d'abandonner, toute honte bue. Victime d'un vieux coup de pompe, j'entamai une plongée dans les profondeurs de moi-même, là où il ne fait pas toujours clair et où se cachent, prêts à se réveiller, des monstres sans âge, le doute, la peur, le désespoir, le dégoût. Ce voyage intérieur dura quelques heures, pendant lesquelles je cédai à ma faiblesse, puis j'en sortis vainqueur, plus forte, comme purifiée. Les aléas de la météo, les délais, ma condition physique, tout cela n'avait plus qu'une importance relative, puisque j'étais désormais sûre d'aller au bout, et ce sentiment me remplissait d'une joie puissante. Tout le reste fut plus facile.

Au lieu de m'endormir sur le vélo, comme cela m'était arrivé en 2003, cette fois-ci, je gère assez bien le sommeil. Je roupille deux heures trente à Carhaix, à l'aller (km 525), ce qui me permet de repartir en bonne forme, vers 05h du matin (mercredi). Je pointe à Brest (km 614) 30 minutes après la fermeture du contrôle; les organisateurs m'assurent qu'ils assoupliront les horaires, étant donné la difficulté de ce PBP.
Dans le Finistère, il fait presque beau, mais le vent se déchaîne toujours; je l'ai de face en remontant le Roc Trévézel; puis la pluie recommence à tomber vers Carhaix (km 699). Ce sont d'abord des averses, ensuite, un rideau perpétuel. Quelques spectateurs courageux, engoncés dans leurs vestes polaires, attendent cependant au bord des routes, sous des abris de fortune, pour offrir des gâteaux et des thermos de café.

Après le contrôle secret d'Illifaut (km 812), la nuit survient, les éléments se font encore plus hostiles. Dans la tourmente et l'obscurité, sur ces petites routes détrempées, où le marquage au sol est souvent absent, l'oeil peine à distinguer la bonne trajectoire, les freins répondent très mal, les phares des voitures qui me croisent se réverbèrent sur la chaussée, dans un grand éblouissement.
Cela devient même dangereux à mon goût: je me passe bien d'une autre chute! Je préfère m'arrêter dormir à Tinténiac (km 860). Il est 01h du matin (jeudi), les dortoirs sont surchargés. Je m'accorde deux heures trente de sommeil au chaud sous une couverture, avant de renfiler mes habits mouillés en grelottant.
C'est reparti. Il pleut moins fort, j'atteins Fougères (km 915) à l'aube. Alors que j'avale mon petit déjeûner, autour de moi, des cyclos dorment accoudés sur la table, d'autres mâchent lentement, le visage usé, le regard vide; d'autres encore sont couchés à même le sol, enveloppés dans une couverture de survie. Spectacle coutumier sur PBP, mais toujours impressionnant...

La pluie tombe sans discontinuer jusqu'à Villaines (km 1002), puis ce sont de fréquentes et copieuses averses jusqu'à Mortagne (km 1084). Les randonneurs avancent en courbant le dos, solitaires, résignés, chacun enfermé dans une bulle d'opiniâtreté.
En milieu d'après-midi, c'est enfin l'accalmie. Mais le mal est fait: la plante de mes pieds, baignant depuis longtemps dans une humidité constante, s'est ramollie comme une éponge, des crevasses se forment, j'ai peine à marcher, appuyer sur les pédales devient de plus en plus douloureux. Je me rends compte, en discutant, que beaucoup de cyclos souffrent également de multiples irritations, qu'ils endurent stoïquement; je n'ai qu'à les imiter.

A part ce handicap, je boucle l'épreuve sans problème. Je pointe à Saint Quentin vendredi, vers 01h30 du matin, ayant abattu au total 1227 kilomètres. Pendant longtemps, j'ai cru que je serais hors délai. Pourtant, en roulant régulièrement, j'ai conservé entre une et trois heures d'avance sur la fermeture des contrôles et suis finalement arrivée en 77h14.
D'accord, ce n'est pas brillant. Je ne revendique aucune autre gloire que celle d'avoir terminé ce PBP, au milieu de tous ces cyclos anonymes qui continuent à pédaler malgré la pluie, le vent, l'épuisement, le retard pris, la souffrance, pour accomplir le défi qu'ils se sont lancé à eux-mêmes, pour chercher leurs limites et savoir qui ils sont vraiment.

La leçon essentielle de ce PBP demeure: ne pas renoncer. Cela dit, je le regarde plutôt comme une étape, au cours de laquelle j'ai jaugé mes atouts, mes carences. J'ai beaucoup appris. Maintenant, l'aventure doit continuer...

Sophie Matter (n°195)

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