( Contacter l'auteur )

Jean de la Ciotat détonne!
Depuis 2003, il sillone les routes de France ... et de Navarre à la recherche d'un Graal égaré il y a 20 ans dans une descente à fort pourcentage. L'exploration des parcours cyclosportifs lui permet maintenant d'affiner sa recherche en remontant le temps perdu. Privilégiant l'aspect ludique dans sa pratique, peu soucieux de son handicap et équipé des braquets de circonstance, JDLC, cyclosportif atypique, s'est transformé en roule toujours observateur et passionné. Il nous raconte l'histoire de son come back...
Q1- JDC. Quelle est ton histoire d’amour avec le vélo et pourquoi ce come-back ?
R1- JDLC : C’est une histoire d’enfant. Village-dortoir en région parisienne, éducation familiale fermée sur l’extérieur, horizon limité. Mes tentatives sportives désirées par mes parents mais non par moi se soldent pas des humiliations en série : en judo, espérance de maintien en station verticale inférieure à trente secondes, incapacité à frapper le ballon de la tête sans avoir un hématome au foot… Tout va très mal. Je déteste le sport, je ne veux plus faire de sport. Et de toute façon, rien ne m’intéresse… Je n’aime pas lire, je suis tout seul dans une grande baraque et je n’ose pas inviter de copains pour cause de honte de mes origines sociales, genre fils à papa à six kilomètres de Mantes-la-Jolie. Je suis avachi sur un canapé. J’ai onze ans, mon frère en a six et nous ne partageons pas grand-chose. Un après-midi, je tombe sur la retransmission d’une étape du Tour de France à la télé. Raymond Delisle et Raymond Poulidor se battent apparemment pour une place sur le podium à Paris. Nous sommes en 1976, dans le final de l’ascension du Puy-de-Dôme. Peu habitué aux reportages sportifs, je ne comprends pas grand-chose à ce que je vois, mais ce duel sur cette pente étroite qui a l’air d’être terrible me fascine. Dans la foulée, lecture d’un mini récit en bande dessinée dans une revue catholique pour enfant autorisée par le comité de censure familial. Il est question d’un gamin qui décide de s’inscrire dans un club de vélo. Relecture obsessionnelle de cette histoire totalement plate. Mes parents m’inscrivent à la section cyclotouriste du village… Première autorisation de sortie du territoire familial (et de l’environnement mental qui va avec). J’ai mon premier vélo de course. Cadre trop grand, maillot Brooklyn de Roger de Vlaminck trop long et les vacances l’année suivante au Chinaillon, un village de Haute-Savoie situé à la moitié du col de la Colombière, en point de mire. Je mouline et m’essouffle comme un dératé sur le plat, mais j’adore grimper. La moindre côte de la vallée de la Seine devient un col. Abonnement à Miroir du Cyclisme, familiarisation avec l’actualité du cyclisme masculin professionnel ; lecture d’un nouveau récit en bande dessinée : Vélodrome olympique de Mexico : Eddy Merckx bat le record du monde de l’heure. La maillot noir et brun Molteni commence à me faire voyager. Je suis pro-Merckx, mais soutiens Thévenet dans le Tour 77 qui emprunte le col de la Colombière parce que mon père prend le Bourguignon pour un " Schnuf " (nom du plus maladroit des trois petits cochons)… Au sommet du col de la Colombière, le poste d’observation choisi par mon père est tellement loin de la route, qu’on voit que dalle. On devra coller nos oreilles contre un petit poste de radio minable pour apprendre par la voix de Jean-René Godard que le type qu’on voit tout petit en contrebas s’appelle Lopez-Carril. Je ne verrai ni Merckx ni Thévenet, malgré les efforts de ma mère pour essayer de repérer une tache jaune et un maillot noir et brun dans ces petits points qui sautillent au loin. Dans le mois qui suit, accrochage dans ma chambre du poster immortalisant l’entrée de Thévenet en jaune, seul dans la Casse Déserte. Naissance du fantasme et d’une culture, celui de l’effort solitaire et de la plongée dans des récits au long cours. Mexico et l’Izoard vont devenir mon ailleurs, en fait les seules coordonnées de mon imaginaire… Le poster de Miroir du cyclisme, ma seule fenêtre vers l’extérieur. Ma génération a des posters des Cure, de Scorpion ou du Che, moi j’ai celui de Thévenet. Commence alors une relation obsessionnelle et exclusive avec le cyclisme. En vrac, je rate ma scolarité, ma sexualité et la totalité de mon adolescence. Le reste est plutôt classique. Mon vélo pèse douze tonnes, on me voit à peine derrière mon guidon, mais je largue tout le monde dans les bosses. J’enchaîne les Audax de cent bornes et les ascensions de cols alpestres en vacances en attendant avec impatience d’avoir l’âge de courir en cadets (minimes, c’est trop tôt, faut faire attention au cœur). Je prends goût à mes ascensions/chevauchées solitaires suivies parfois par mon père, qui bizarrement me soutient à mort dans cette histoire (faut dire que mes parents me voyant mal barré dans les études, voyaient-là un pis-aller). En vacances, je roule une fois tous les deux jours… Je m’absente de mon âge et de la compagnie possible de copains et de copines pour m’enfermer dans l’écriture de mon petit mythe. Je n’ai pas le droit de regarder la télé le soir, je lis et relis La gloire sans maillot jaune de Raymond Poulidor (premier livre de plus de cent pages que j’arrive à finir), je fixe mon poster en m’endormant. J’ai un anneau de vitesse et des chevauchés fantastiques dans la tête. Je suis totalement obsédé. Ma première année de compétition est plutôt moyenne. La seconde est aussi prometteuse que catastrophique. Je suis toujours placé, mais je ne gagne pas. Mais plus les courses sont relevées et accidentées, plus je suis dans les tout premiers. Lors du championnat d’Ile-de-France (scolaire, à l’époque, c’était le seul ; enfin ça portait un autre nom que " scolaire ", mais je ne m’en souviens plus), je passe en tête dans toutes les bosses, mais je rate la qualification pour le championnat de France à cause d’une chute idiote à quelques kilomètres de l’arrivée (alors que cette même qualification était assurée depuis longtemps). Cette chute inaugure une série étonnante d’évènements malchanceux qui vont très vite avoir raison de mes qualités morales. L’année suivante, le physique est là, de plus en plus entraîné, mais je n’ai plus la tête à ça. Je laisse tomber, je replonge dans les études, j’y prends goût. Je ne fais plus de vélo. Une année de tennis pour atterrir en douceur et puis basta, plus de sport. Rien pendant plus de vingt ans. Désintérêt total pour toute activité sportive. Les cahiers du cinéma remplacent Miroir du cyclisme, les salles d’art et d’essai, les heures de retransmission des classiques et du Tour de France. De ma relation au cyclisme, je ne vais garder que le côté obsessionnel. Je lis en boucle Madame Bovary, lis et relis les vingt premières pages de Lolita de Nabokov, sans jamais parvenir à passer le stade de la page 21, retourne voir sept fois un film de Tarkovksi pour entendre deux ou trois accords de la version que je ne trouve pas dans le commerce de la Passion Selon Saint-Matthieu de Bach… Je ne connais même pas le nom du vainqueur du Tour de France. Je deviens une caricature d’intello. Je m’installe à Paris et me coupe définitivement de toute relation avec le non-urbain. J’entre en culture contemporaine. Fin du premier épisode.
Deuxième épisode.J’ai trente-sept ans, je viens de m’installer dans le sud de la France. Paris me manque terriblement. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre ici ? Trouver une relation spécifique avec le lieu où je me trouve, ne pas chercher ici ce que j’avais là… Ennui. Début de dépression du Parisien en " Province "… Le printemps arrive… Histoire de ne plus avoir à prendre la bagnole pour aller au marché du village (genre on est écolo), mon amie et moi décidons d’acheter des vélos. J’entre dans le Véloland du coin : découverte des VTT, VTC, vélos de ville divers… Deux semaines plus tard, nous voilà propriétaires de deux VTC Giant. Un soir d’été, toujours à court d’idées pour le dessert une heure avant l’arrivée de nos invités du jour, je file chercher des glaces artisanales à l’autre bout du village. Je mets ma boîte isotherme dans mon panier avant. Ils ne devraient pas tarder à arriver, faire vite. Je mets le grand plateau, lève le cul de la selle pour relancer dans la courbe d’un virage en faux plat montant, et là, catastrophe : mes jambes me transmettent quelque chose dont j’avais oublié jusqu’à l’existence… Cette étrange sensation de puissance que l’on a lorsqu’on emmène un groupe de quelques coureurs en force dans une montée… Une espèce de lien dynamique avec l’asphalte qui me traverse le corps. Je suis sur un gros VTC en sandales Agnès B et en pantalon de toile Adolfo Dominguez avec mon petit panier promenade fixé au guidon, mais j’ai une sensation de coureur qui me traverse le corps… Tout va bien. La sensation est fugace, mais elle s’imprime parfaitement. Je suis en train de me faire le coup de la madeleine de Proust. Tout un passé enfoui et refoulé depuis plus de vingt ans remonte à la surface de ma conscience qui n’en revient pas de toute la soirée. Ensuite, tout va très vite. Sortie sous l’œil incrédule de mes proches, non plus pour aller faire des courses, mais pour aller faire une trentaine de bornes dans l’arrière-pays, puis une quarantaine une dizaine de jours plus tard, puis une soixantaine et ainsi de suite jusqu’à cent quatre-vingt… Toujours sur mon tank à gros pneus. J’ai replongé. J’ai replongé, mais surtout j’ai trouvé une véritable manière d’être au lieu où je vis désormais, une manière de m’inscrire dans le paysage, de le sentir, de le vivre… Une manière de m’incruster dans le relief du sud de la France, plutôt que de regarder ce sud comme on regarde une carte postale. Je suis en train de me reconstruire un corps d’expérience de l’espace et du temps que je traverse, moi qui pendant près de dix ans ai théorisé sur le déficit d’expérience dans une société qui produit et cultive un mode d’être au monde et à l’autre de plus en plus médiatisé (par l’écran, par une inflation d’informations, de récits et de reproductions de plus en plus détachés de " l’original ", de plus en plus spectaculaires au sens toc du terme). Retour de manivelle. Je me prends le paysage (le cliché ?) en pleine tronche.
Troisième épisode : j’ai deux heures à tuer dans un aéroport. Scan rapide des centaines de couvertures de magazines en vente dans le Relay du hall… Montée du dégoût pour cet étalage de représentations stéréotypées du monde comme il va… Puis éclair de curiosité anthropologique : trois revues de cyclosport. Le cyclosport, c’est quoi ce truc… En une heure et demie, je rattrape ce que ces vingt dernières années ont modifié dans la culture cycliste… Les nouveaux systèmes de classification des coureurs, l’apparition de la coupe du monde et d’un classement UCI, l’expansion du marché du vélo, la décrépitude des courses FFC, mais surtout la prolifération d’un nouveau type d’épreuves et l’engouement qu’elles suscitent : les cyclosportives. L’emploi à tout-va des " incontournables ", " mythiques " et autres " légende " me fait sourire, les comptes-rendus naïfs et dignes des pires papiers sur les repas des anciens ou je ne sais quel concours municipal de boules qui font la spécificité bien flippante de la presse régionale m’affligent un peu, mais le profil des parcours et les moyennes réalisées sur ces mêmes parcours m’impressionnent. Moi qui en étais resté à la logique : soit tu entres en sélection nationale (et passe éventuellement pro) soit tu te fais vite chier sur des tourniquets à la con avec l’ambiance discount qui va avec (genre, copie triste et maladroite des comportements et des ingrédients du cyclisme professionnel). Dans les semaines qui suivent, comme disent les jeunes, je commence à triper grave. Surf sur les sites cyclos, lecture assidue des forums de discussion, et lente intégration des profils des épreuves les plus difficiles des calendriers autrichiens, italiens ou français dans mon imaginaire qui s’ouvre à des espaces improbables quelques mois plus tôt… Et puis surtout réapparition obsédante du poster de Thévenet tout seul dans sa Casse Déserte… Je me sens mal barré… L’été, j’enchaîne les ascensions des grands cols français comme un taré… deux fois moins vite que quand j’avais quatorze ans, mais avec une boulimie qui inquiète mes proches, eux qui me connaissaient incapable de faire plus d’un kilomètre à pied sans manifester une bruyante expression de ras-le-bol. En septembre, c’est plus fort que moi, le kilométrage que j’ai dans les jambes est ridicule, mais je m’inscris sur le grand parcours de la Cycl’Aigoual Midi-Libre. La chute brutale de la température et les conditions climatiques soudain apocalyptiques auront raison de la réactivation de mon rêve de gosse à vingt bornes de l’arrivée, mais c’était parti. Totalement sous-entraîné, mais à nouveau totalement allumé par la culture vélo et toute la mythologie à deux balles qui la fonde.
Q2- JDC. La boxe nous a habitués à ce type de retour, il est vrai que la boxe et le vélo sont des sports très difficiles… Ton retour au cyclisme s’effectue donc sur la scène du cyclosport et tu choisis des longs parcours montagneux et difficiles, en fait tu choisis la souffrance, c’est un besoin ?
R2- JDLC: La souffrance, non… faut pas exagérer, avec 1500 – 2000 bornes dans les jambes, ça me semble pas si difficile que ça de faire 200 bornes de moyenne montagne ou 160 en haute montagne. Après, évidemment, tout dépend de la vitesse à laquelle on effectue le parcours… C’est vrai que de ce côté-là, mes performances sont loin d’être impressionnantes. Loin d’être impressionnantes, parce que je n’ai que très peu d’entraînement à mon actif et aussi loin d’être effectuées sur le mode de la souffrance parce que je ne me fais pas assez mal dans les ascensions… Dès que ça accélère, j’ai la fâcheuse tendance à mettre le diesel, mais bon… Si je progresse un peu, si j’arrive à me motiver pour " faire un temps ", peut-être que j’arriverai à lâcher les chevaux et à connaître un peu la souffrance dont tu parles… En tant que néocyclosportif de trente-neuf ans, je n’ai pas encore expérimenté cette dimension du cyclosport… Enfin si, peut-être dans la dernière ascension de la Larra-Larrau en septembre… J’étais cuit, mal depuis le départ ; j’ai même eu une crampe au bras droit, faut l’faire… J’ai vraiment dû puiser dans mes réserves pour me hisser au sommet de ce foutu Port de Larrau… Mais bon. Non, la vraie motivation pour le choix des grands parcours, c’est cette culture de gosse qui est remonté à la surface, cette fascination d’un autre âge pour ce qui fait épopée… (le Tour de France a certainement été l’une des dernières épopées du vingtième siècle. Roland Barthes parlait très bien de ça dans ses Mythologies)… Le Tour de France, avec son lot de rebondissements et de souffrances, d’écriture de moments forts, de tensions dramatiques… Y a pas, ça fait encore mythe… Enfin moins maintenant… C’est vrai que le Tour là maintenant, ça l’fait plus trop, mais disons que les dénivelées positives des grands cols et les récits de l’histoire du cyclisme qui leur sont liés le font encore. Et les cyclosportives de longue haleine, c’est un peu une manière de s’approprier une part du mythe, une façon de faire sien un récit habituellement écrit par d’autres, ceux que l’on a admirés dans son enfance. Une sorte de mythe personnalisé réécrit à la taille de ses moyens physiques, un mythe qui s’écrit avec sa VO2 max. Un mythe sans spectateurs (intériorisé), mais avec notre part d’enfance comme acteur, une sorte d’expérience quasi-archaïque où nos corps pas vraiment taillés pour ça parce que formés par d’autres activités (professionnelles) s’engagent dans une lutte pas toujours adroite avec la pente et le chrono, comme ça pour rien. Une inscription dans une durée autre… Un temps qu’on ne voit pas vraiment passer, mais qui nous travaille, nous modifie. Dans une société où la vitesse, l’immédiateté, l’instantanéité et l’annulation des distances font culture, le cyclisme comme les grandes transatlantiques à la voile, sont peut-être nos derniers récits longs… Les cyclos, c’est le modèle réduit de cette culture du mythe et du récit long qui le construit… Une espèce de maquette du Tour de France, comme les maquettes de train électrique avec des viaducs et des petites montagnes qui reproduisent à une petite échelle les mythes du voyage construit par l’histoire du chemin de fer… C’est un peu l’image que j’ai des cyclosportives, et y a pas, les viaducs et les montagnes, c’est mieux que trente fois le tour de ton pâté de maisons. L’ascension du Stelvio ou de l’Izoard avec une promesse de classement à l’arrivée, ça fait quand même plus rêver qu’une moyenne de 42 km/h dans un lotissement de maisons individuelles. Pour moi, le choix du cyclosport s’est imposé naturellement. Je veux dire, associer la capacité à faire mythe du vélo et courses FFC de base, c’est comme essayer de penser le grand large dans un plan d’eau où fantasmer une tempête dans un verre d’eau. Et puis, franchement, si c’est juste pour rouler à plus de 40 km/h, on peut soit essayer de tenir dans le peloton de tête d’une cyclo de plaine pendant une heure ou deux, soit avec un peu d’entraînement, suivre un scooter bridé sur des longues lignes droites pendant un ou deux kilomètres… histoire de se rassurer sur sa capacité à faire encore un peu coureur (le risque des gamelles en moins).
Q3- JDC. Quelle est ta vision d’ensemble du cyclosport en France et comment perçois tu son extraordinaire évolution de ces dix dernières années ?
R3- JDLC: Ben, là, ça m’est pas vraiment possible de répondre : il y a un an et demi, je ne soupçonnais même pas l’existence du cyclosport. La perception que j’en ai est principalement formée par mes surfs sur les sites cyclos. Et si j’ai bien lu, les parcours sont aujourd’hui moins longs qu’il y a une dizaine d’années. Si j’ai bien lu aussi, les " petits " et " moyens " parcours se sont multipliés et aujourd’hui, les " grands " parcours qui ne sont plus aussi " grands " qu’avant n’attireraient plus autant de monde que quand ils étaient plus longs. Bon, ben j’espère que ça va pas continuer comme ça, parce que ça va très vite ne plus m’intéresser ce truc. Donner un ultime coup de rein pour en finir avec la Planche des Belles Filles et ses foutus quatre kilomètres à plus de 12 % après un raid de 205 kilomètres et 4300 mètres de dénivellation (Les Trois Ballons), c’est vivre un moment assez fort, l’aboutissement d’une expérience qui se raconte difficilement (enfin, je dis ça, parce que je vois que cette interview est en train de devenir un roman)… Bon, j’étais peut-être un peu juste question kilomètres pour ces Trois Ballons (à peine 2000 km au compteur et six semaines d’arrêt en plein début de saison pour cause d’hospitalisation en urgence suite à une occlusion sur bride), et ma faiblesse physique du moment m’a peut-être aidé à voir dans cette cyclo quelque chose d’un peu trop exceptionnel, mais disons qu’en passant la ligne, je me suis surpris à dire : " Je l’ai fait "… Me dire ça au bout de 110 bornes, je l’sens moins déjà… Ou alors, il faudrait que je fasse encore moins de kilomètres dans l’année. Alors évidemment on ne peut pas dire qu’aller s’écrire son mythe personnalisé le week-end sur près de deux cents bornes, c’est la seule forme de pratique d’un cyclisme digne de ce nom quand on ne fait pas partie de l’élite, il en faut pour tous les goûts. Mais disons que je trouve dommage que des cyclosportives réduisent leurs kilométrages jusqu’à devenir de simples coucourses (le tourniquet en moins). En même temps, qui dit cyclosportive, dit organisation relativement lourde et chère et qui dit organisation relativement lourde et chère dit nombre d’engagés… Il n’empêche qu’on ne peut pas se résoudre à voir disparaître ces longs parcours sous prétexte qu’on n’arrive pas à équilibrer le budget avec un faible nombre d’engagés sur les longues distances. Un bon producteur, une bonne productrice de cinéma parvient à produire des films de qualité grâce à ce que lui rapportent des productions plus commerciales. S’il ou elle laisse tomber les films de qualité, c’est qu’il ou elle ne s’intéresse pas au cinéma d’auteur. Se faire un film sur deux cents kilomètres, c’est du sport d’auteur, se faire un film sur cent bornes, c’est déjà beaucoup moins exigeant… Pour exister, les cyclosportives de 200 bornes ont besoin des parcours moins longs, moins exigeants. Les uns financent l’autre ; c’est une cohabitation de bon sens. Maintenant, ça ne veut pas dire que ces mêmes cyclosportives de 200 bornes doivent devenir des espèces de formes sportives tolérées… genre soixante allumés qu’on noie sur la ligne de départ au milieu des 700 inscrits sur d’autres parcours. À ce niveau de sous-représentation, si t’as pas de dossard prioritaire, t’es mal ; tu sais déjà que tu vas passer une demi-heure à slalomer entre les cyclos pour remonter le plus possible vers l’avant (à moins de faire le piquet sur la ligne une heure avant le départ sans t’être échauffé ou de passer devant tout le monde en dernière minute, pratique assez courante à ce que j’ai cru comprendre). Bon, bref, pour des questions évidentes de rythme et de groupes de niveau, le minimum qu’on puisse demander à un organisateur, c’est des départs séparés (mais ça je crois qu’il faut faire partie de celles et ceux qui n’ont pas de dossards prioritaires pour s’en rendre compte). Et puis niveler continuellement par le bas (adapter l’offre) sous prétexte que les longs parcours intéressent moins ou peu de monde (la demande), c’est comme si tout d’un coup on disait bon écoutez, vous êtes bien gentils avec vos films d’intellos là, mais franchement avec vos dix p’tites salles à peine remplies sur tout le territoire vous faites pas le poids, alors on arrête les frais. On sait qu’une production TF1 fait plus d’audience qu’un film de Chantal Akerman, c’est pas une raison pour ne plus distribuer et diffuser les films de Chantal Akerman.
Q4- JDC. Est ce qu’il t’apparaît logique que le Cyclosport soit considéré comme une compétition plutôt qu’une randonnée ?
R4-JDLC : Ben, à partir du moment où il y a un temps et un classement, oui. Alors évidemment, faut relativiser le terme de " compétition "… Faire la compet à 22 de moyenne sur une cyclo de haute-montagne, ça fait un peu sourire, mais en même temps, je me revois me battre tout seul à près de 40 km/h entre deux ascensions pour passer aux différents points de contrôle à chaque fois avant l’heure limite sous peine d’être automatiquement aiguillé sur le Mediofondo du Tour du Haut-Adige, puis devoir encore rouler comme un malade après la dernière difficulté de la journée (des pentes de oufs) pour arriver dans les temps pour être classé sur le Granfondo, et là je peux te dire, que j’avais pas l’impression de faire une randonnée…
Q5- JDC. D’après toi quelles devraient être les mesures à prendre pour assurer au cyclosport un avenir radieux ?
R5- JDLC: Démystifier un peu les grands parcours… Genre, je suis pas encore assez entraîné pour faire le grand alors je fais le petit et l’année prochaine peut-être si j’arrive avec plus de bornes au compteur, etc. Faut pas déconner…et puis arrêter de triper sur les à-côtés à la con, genre " ambiance ", petits cadeaux de bienvenue, maillots au design lourdingue, etc. Un peu moins de kermesse, un peu moins de Machin était super disponible, il a roulé avec nous pendant douze kilomètres et demi, etc. je crois que ça ferait du bien.
Q6- JDC. Quel est ton type d’épreuve préféré ?
R6- JDLC : Je ne sais pas encore. Au départ, je croyais que j’avais une nette préférence pour les épreuves de haute-montagne, mais finalement, les épreuves de moyenne et très moyenne montagne me conviennent aussi pas mal… L’année prochaine, je crois même que je vais me risquer à un peu de plaine. En revanche, je sais le type d’épreuves qui fout en l’air mon plaisir : celles avec des centaines voire des milliers de personnes au départ, où tous les niveaux se bousculent et où tu rames comme un malade pour remonter des dizaines de paquets pour finalement te retrouver cramé et tout d’un coup seul because 80 % de cet énorme peloton qui " confirme le succès de la Machin ou de la Truc " a bifurqué sur les petits parcours. Bref, l’année prochaine, je pense mon calendrier uniquement avec les épreuves à départs séparés… ou celles qui attirent vraiment peu de monde. Du coup, ça laisse peu de choix, mais bon…
Q7-JDC. Qui sont les cyclosportifs qui deviennent tes amis ?
R7-JDLC : Ben ceux ou celles (ou plutôt certains ou certaines) que je rencontre sur le Net, because, avec mon niveau de néocyclosportif sous-entraîné de trente-neuf ans (bientôt quarante), sur les grands parcours, faut bien l’avouer, je vois pas grand monde.
13 Octobre 2004.
Interview exclusive JDC. Droits réservés.
Photo JDC. Droits réservés.
|